L'apport littéraire de Marceline Desbordes-Valmore                                     << retour


Marceline, reflet de son siècle

Interview avec Marc Bertrand, expert de Marceline Desbordes-Valmore. Passionné par cette femme de lettres, ce professeur de faculté lyonnais, aujourd'hui à la retraite, se consacre depuis plus de trente ans à l'étude et à la transmission des textes de ce fleuron littéraire du XIXe siècle.

En quoi consiste l'œuvre de Marceline ?

Marceline est à la fois une poétesse, une prosatrice (contes, nouvelles, romans) et une épistolière (mais ses lettres n'étaient initialement pas destinées à être publiées). Elle a écrit 25'000 vers, un bon millier de pages de prose et plus de 3000 lettres (il en sort de temps à autre). Sa poésie est surtout élégiaque, parfois satirique, parfois épique, souvent politique.

Femme de lettres, mais aussi femme de théâtre… Son expérience théâtrale a-t-elle eu des influences sur sa vocation littéraire ?

L'influence du théâtre se trouve surtout dans les réminiscences – involontaires – de vers issus de ses rôles, au sein de ses poèmes. Parfois aussi, mais c'est plus rare, il s'agit de souvenirs précis. C'est le cas par exemple du poème "Un déserteur" qui a peut-être été influencé par une pièce du même nom où elle a joué. Plus généralement et plus indirectement, le sens du succès ou de l'échec - au théâtre - peut se retrouver dans ses poèmes, poèmes d'amour ou autres. On retrouve aussi au fil de son œuvre l'empreinte de certains rôles, tels ceux de l'amante, de la délaissée...

Quelle place occupait-elle et occupe-t-elle parmi les écrivains ?

Marceline a parfois été critiquée par ses contemporains. Des critiques confinant à l'absurde... Mais elle a aussi été louée par des personnes comme Rimbaud ou Verlaine, mais peu par la critique. Il y a eu des phases – alternées - d'oubli, puis de reconnaissance. Son œuvre a connu un renouveau contemporain grâce notamment à Aragon, qui la porte aux nues car il lui reconnaît cette double inspiration – amoureuse et politique - qui est d'ailleurs également la sienne. Paradoxalement, les Américains la connaissent mieux que nous et l'estiment à l'égal d'un Baudelaire ou d'un Hugo. Il y a beaucoup d'anthologies (Pompidou, Sabatier) qui la citent et d'autres qui lui sont entièrement consacrées (Yves Bonnefoy et moi-même). On trouve des travaux – thèses, mémoires, études - sur elle. Ce renouveau s'inscrit souvent dans une perspective féministe.

Quelles sont les particularités du style "marcelinien" ?

Disons d'emblée que son style n'est pas traditionnel. Elle n'est pas allée au collège et n'a pas fait d'études rhétoriques. Son style n'est pas non plus révolutionnaire. Mais celui de Hugo, qui se prétend révolutionnaire, l'est-il vraiment?... Je dirais qu'il est plutôt inventif, c'est-à-dire à la fois novateur et surtout indépendant. Marceline est parmi les premiers auteurs à prendre en compte la sonorité des mots.

Quels sont les textes de Marceline qui, aujourd'hui, sont les plus connus du grand public ?

A part celui qui lit les anthologies, le grand public la connaît peu! Les textes les plus connus ?... Il y a "Les Roses de Saadi", bien sûr. Et puis les poèmes "enfantins" comme "Le petit oreiller". Et aussi "Les séparés". Mais, sans Julien Clerc qui l'a interprété, qui connaîtrait ce poème ?

Pourquoi Mme Desbordes-Valmore n'est-elle pas aussi connue qu'un Sainte-Beuve, qu'un André Chénier ou qu'un Lamartine, pour ne citer que ces exemples ?

D'abord parce qu'elle ne croyait pas en elle-même!... Aussi par excès de modestie. Un trait de sa personnalité qui apparaît bien dans sa correspondance, en particulier avec les éditeurs. Marceline n'était pas une militante. Pas une George Sand. De plus, elle était femme et, comme telle, quelque peu méprisée par ses contemporains. Mais, paradoxalement, cette féminité lui a permis aussi d'avancer des choses peu orthodoxes sans crainte d'être trop prise au sérieux!...

Quelle est sa place dans l'histoire de la littérature ?

On pourrait dresser un tableau du XIXe siècle littéraire français uniquement avec un choix de poèmes... marceliniens! On trouve le motif des bergeries et tout l'orientalisme chers au début du siècle, la poésie élégiaque des romantiques (Lamartine, Musset), la poésie épique (à la Hugo), politique, humaniste... Et le symbolisme, avec des poèmes de la veine de Mallarmé, Baudelaire, etc. Peindre non "la chose", mais "l'effet de la chose". Elle serait presque, dans sa diversité, le reflet de son siècle.

Outre le genre littéraire, il y a bien sûr le contenu. De quoi parlent surtout les textes de Marceline ?

Ils abordent des sujets comme l'amour de l'Autre (père, mère, amant, mari, filles...). Ils expriment aussi l'amour envers les Autres: enfants, pauvres, enfants pauvres, personnes handicapées, prisonniers, bannis... Ils parlent aussi de spiritualité, se basant sur le christianisme de son enfance, mais en se démarquant de l'Institution. A tous les niveaux, on découvre dans ses écrits un être indépendant, une penseuse libre.

Le rôle de l'écriture dans sa vie ?

Au départ, on écrit pour s'apaiser. C'était donc, pour elle, une thérapie. Mais cela répondait aussi à une nécessité. Comme elle le disait elle-même: produire des poèmes procurait quelque argent. Mais écrire, c'était également une arme. Contre les puissants, les sots et pour aider les faibles. Enfin, il ne faudrait pas l'oublier, c'est aussi un don. A douze ans, elle a composé un poème, aujourd'hui disparu. Elle a "tenu" presque un demi-siècle et n'a cessé de progresser. Indubitablement, les trois derniers recueils sont les meilleurs.

 

Propos recueillis par Christiane Elmer

Mars 2006

<< retour