Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859) : un témoin engagé                  << retour

La dimension politico-sociale de Marceline

Marc Bertrand s'est penché des années durant sur les oeuvres de Marceline Desbordes-Valmore. Fasciné par la personnalité de cette femme, il nous en dévoile ici une facette méconnue : le regard sans complaisance qu'elle portait sur les iniquités de son époque.

La dimension politico-sociale de Marceline Desbordes-Valmore est moins connue du grand public, et pourtant !....

"Prolétaire des lettres" a dit d'elle Lucien Descaves. "Notre-Dame-du-Peuple", selon Cl. Roy. Et Boyer d'Agen la qualifiait de "colombe des mansardes" : les vues politico-sociales de Marceline sont du vécu, non de la théorie.
Elle a eu une jeunesse pauvre: le père, à l'aube de la Révolution française, était peintre en blasons et armoiries… "Les Petits Flamands" sont le récit un peu romancé, mais juste, d'une enfance désargentée. Elle habitait "le côté pauvre de la rue". Elle a eu une adolescence errante : de tréteaux en théâtricules, elle préparait le fameux voyage en Guadeloupe en jouant la comédie.
A son retour, sa vie de comédienne - elle avait alors vingt ans - fut dure! Il fallait quêter l'engagement au théâtre, s'occuper de ses costumes, ne pas accepter de "protecteur", calculer le budget au plus juste, se résigner à loger aux derniers étages, les moins chers… Tout cela même une fois mariée à Prosper Valmore, comédien au talent mince.
A son frère, "engagé" par son père dans l'armée et prisonnier pendant sept ans, elle n'omit pas, à son retour, de verser une obole mensuelle.
Dès lors, ses vers lui ont servi de gagne-pain d'appoint, ce qui n'altère pas leur valeur.

De quels événements et combats politiques ou sociaux a-t-elle été le témoin direct ?

Née en 1786, Marceline a peu connu la première République. Elle a connu un peu la période napoléonienne (grâce surtout à son oncle Constant, bonapartiste convaincu) et surtout la royauté, tant légitimiste qu'orléaniste. Plus précisément: la royauté dans l'ampleur de ses défauts: loi sur la presse (censure) de Charles X; désintérêt de Louis-Philippe pour la Pologne insurgée, répression féroce par ce dernier de la révolte des Canuts lyonnais.
Elle a été déçue par les révolutions de 1830 et 1848 autant que par Louis-Philippe. Quant à Napoléon III, c'est pour elle "Judas triomphant". Ses espoirs successifs se sont fondés sur des faits, d'où certaines contradictions.

Quelles valeurs et quels types de personnes défendait-elle ?

Marceline se défendit d'avoir "des opinons". "J'appartiens aux plus malheureux", a-t-elle écrit. D'où sa défense opiniâtre des pauvres (l'un de ses mots-clés, y compris dans ses titres), des enfants, des enfants pauvres, des femmes (surtout en relation avec des faits politiques), des bannis, des prisonniers (civils ou militaires), autrement dit : des êtres en situation de faiblesse.
Chez elle, l'amour de l'Autre (mari, amant, etc.) se confond avec l'amour des Autres, surtout ceux qui sont des victimes, individus ou groupes qu'elle a côtoyés ou connus par ouï-dire. Entre autres amitiés, elle a eu Lamennais, Béranger, Raspail, Hugo… Tous des êtres dotés d'un esprit d'ouverture en même temps que persécutés.

Quelles étaient ses opinons politiques ?... Etait-elle une socialiste ?...

Ses opinions ont pu varier; mais qui ne varie jamais? Toutefois, on peut dégager des constantes. On peut signaler son pacifisme. Malgré quelques exaltations passagères, elle a connu, même de loin, trop de guerres. "Un déserteur" est d'ailleurs le titre de l'un de ses poèmes. Elle se remarque aussi par son féminisme, discret, mais tenace. Un féminisme moins constitué de revendications que de doléances. "Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire; j'écris pourtant." Peut-être peut-on évoquer aussi son républicanisme? Le mot, tel quel, n'a jamais été écrit. Mais face aux tyrans, son idéal de bonheur n'est-il pas: "Les mondes roulant sans roi".
On retrouve également chez Marceline des accents libertaires: "liberté", et son antonyme "chaînes", figurent parmi ses mots-clés. Un parfum d'anarchisme, enfin, quand l'oiseau dit: "Je vole plus haut que la loi".
Au total, le terme "socialisme" lui convient assez bien (le vocable était nouveau; l'a-t-elle connu?). A propos de "l'argent, ce mot de fer", elle a écrit: "L'argent, c'est la moisson volée aux pauvres par les plus habiles". Et elle ne connaissait pas Proudhon!...
Donc, socialisme? Oui, mais à condition d'y voir une attitude plus qu'une opinion doctrinaire. A mettre du reste en relation avec son christianisme.

Les préoccupations de Marceline ressemblent-elles à celles de nos contemporains ?

Le mendiant (le SDF d'aujourd'hui) n'est plus celui qu'on regarde de travers, ou de haut. On n'appelle plus "l'idiot" la personne handicapée. Marceline a dit regretter ne pas avoir vu disparaître les prisons politiques et la peine de mort. Aujourd'hui, la seconde a disparu. Les premières subsistent ici ou là, mais on lutte pour leur disparition. Sans aller jusqu'à une analyse marxiste (lutte des classes), on constate encore "la misère au milieu du grand Eden", soit la paupérisation extrême face à l'enrichissement extrême. De nos jours, on lutte aussi pour la paix. Il reste donc beaucoup à faire, mais Marceline a entrouvert quelques portes.

Quel est, selon vous, le poème ou quels sont les vers qui reflètent au mieux cette Marceline touchée et engagée ?

Parmi les poèmes on peut citer ceux-ci: "Un déserteur" - "Où vas-tu soldat ?" - "Dans la rue" - "Les deux Cantiques" - "Qui sera roi ?" (son "testament politique"). Quant à ses vers, ceux-ci me semblent particulièrement éloquents et révélateurs:

"La terre est toute à l'homme, et l'homme en est le roi."

"Le superflu, tu vois, c'est pour l'être sensible,
Tout ce que les pauvres n'ont pas"

"Savez-vous que c'est grand, tout un peuple qui crie?"

"Et nous n'envoyons plus à des guerres impies
Nos fils adolescents et nos drapeaux vainqueurs".

"Le bonheur, c'est l'amour sans larmes,
C'est la liberté sans effroi;
Sans prisons, sans haines, sans armes,
Et les mondes roulant sans roi."

Propos recueillis par Christiane Elmer

avril 2006

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